Fin août, les MRE repartent. Depuis le début de l’été, leurs passages ont été comptés avec une précision impressionnante : 3 539 761 arrivées enregistrées par Marhaba au 22 août.
C’est ce moment qu’a choisi TelQuel pour republier sur Instagram, sous l’étiquette « flashback », la une d’un dossier intitulé « Diaspora : le grand retour ». Il date du 22 décembre 2023, a été remis en ligne en anglais en septembre 2024, et revient pour la troisième fois en moins de trois ans — sans que l’année d’origine apparaisse sur le visuel.
La mécanique
Un dossier archivé coûte une fraction d’une nouvelle enquête : pas de déplacement, pas d’entretiens, pas de travail documentaire. Il a déjà montré sa capacité à capter l’attention, et l’étiquette « flashback » transforme la répétition en clin d’œil. Reste le calendrier : fin août, les valises se referment et la question « et si on restait ? » traverse des milliers de foyers. Choisi ou non, ce timing maximise la résonance.
Le contenu n’a pas besoin d’être faux pour poser problème. Il suffit qu’il soit réactivé sans être actualisé — écrit ici avant le RGPH 2024, donc sans les données les plus récentes.
Le décalage est d’autant plus net que, moins d’un mois plus tôt, le Maroc connaissait un mouvement exceptionnel en sens inverse. Les 30 et 31 juillet, entre 50 000 et 60 000 personnes franchissaient irrégulièrement la frontière vers Ceuta, selon les estimations divergentes du ministère espagnol de l’Intérieur et de l’exécutif de l’enclave. Plus de 48 000 rentraient au Maroc dans les quarante-huit heures.
Des dizaines y sont mortes.
Cet événement ne prouve pas que les MRE ne veulent pas revenir : autre population, autre migration. Mais c’était l’actualité migratoire majeure de l’été. Republier un dossier ancien sur le « grand retour » quelques semaines plus tard, sans le confronter ni à cet événement ni au recensement de 2024, révèle la logique du recyclage : on ne remet pas le sujet à jour, on remet sa puissance émotionnelle en circulation.
Ce que contient le dossier
Les témoignages ont une valeur réelle : montée de l’extrême droite, fatigue d’être renvoyé à ses origines, envie de respirer ailleurs. Ils documentent un désir. Pas un flux.
Le seul grand nombre avancé est celui des cinq millions de Marocains de l’étranger — un stock, qui décrit la diaspora, pas les installations. Le reste : un groupe Facebook de 150 000 membres, une page Instagram de 8 000 abonnés, des témoignages, une agence ayant suivi cent entrepreneurs.
Ça mesure une audience. Pas une migration.
Les experts du dossier nuancent d’ailleurs sa couverture : le président du CCME rappelle qu’il faut beaucoup de conditions pour passer du désir à l’acte, et un entretien du dossier s’intitule « Il ne s’agit pas d’un retour à proprement parler ».
Le glissement apparaît jusque dans le chapô, qui réunit ceux qui « reviennent » et ceux qui « désirent revenir » dans un même phénomène supposé prendre de l’ampleur. Or vouloir partir et changer de pays ne sont pas deux degrés d’un même indicateur. Le texte dit intention, la couverture dit grand retour — et c’est elle qui circule.
Ce que disent les chiffres
Le recensement de 2024 dénombre environ 188 000 Marocains revenus s’installer depuis le début des années 2000. Rapporté à une diaspora de plusieurs millions et à un quart de siècle, le phénomène est réel mais ne fait pas une vague.
Les travaux de Hein de Haas sur les transitions migratoires marocaines, appuyés sur les registres de population européens, aboutissent au même ordre de grandeur depuis le milieu des années 1990 : moins de 20 000 retours annuels. Deux systèmes statistiques indépendants, une même conclusion.
Il n’existe pas de série publique annuelle et homogène pour suivre ces installations. Les données disponibles ne permettent donc pas d’établir une accélération récente — et surtout, les éléments mobilisés dans le dossier ne la démontrent pas.
Restent les deux béquilles habituelles. Marhaba compte des passages. Les transferts disent l’attachement : on peut envoyer de l’argent trente ans sans s’installer. Ces indicateurs sont spectaculaires et actualisés chaque été ; ceux des installations sont rares et espacés.
Alors on raconte ce qu’on sait compter, même quand ce qu’on compte ne correspond pas au phénomène annoncé.
La boucle
C’est là que le recyclage devient une industrie.
Une couverture annonce un phénomène. Ceux qui s’y reconnaissent la partagent. L’engagement augmente sa visibilité, et cette visibilité donne l’impression que le phénomène est massif. Les commentaires deviennent de nouveaux témoignages, susceptibles d’alimenter de futurs contenus.
Le désir produit de l’engagement. L’engagement finit par être pris pour une mesure de la réalité.
Le grand retour existe bel et bien — comme récit, comme projet familial, comme imaginaire. Il mérite d’être étudié pour ce qu’il est, pas converti en statistique.
La vraie question n’est pas « pourquoi rentrent-ils ? » mais : pourquoi tant en rêvent-ils, et si peu franchissent-ils le pas ?
Par Wadih Rhondali – Psychiatre












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