Produire de l’électricité solaire est une chose. Pouvoir la conserver pour l’utiliser au moment où elle devient réellement nécessaire en est une autre. C’est précisément cette deuxième bataille que le Maroc commence désormais à livrer.
À Benguerir, OCP Green Energy vient de mettre sous tension un système de stockage d’électricité par batteries d’une puissance de 25 MW et d’une capacité de 125 MWh. Présentée comme la première installation de batteries lithium-fer-phosphate (LFP) de cette envergure au Maroc, elle est capable de restituer pendant cinq heures l’électricité préalablement stockée.
Derrière ces chiffres se cache un enjeu beaucoup plus important que la seule alimentation d’un site minier.
Car l’un des principaux handicaps des énergies renouvelables reste leur intermittence : le soleil produit lorsque les conditions le permettent et non nécessairement lorsque les industriels ont le plus besoin d’électricité. Sans stockage, une partie de l’avantage procuré par le solaire se heurte donc à une contrainte physique difficile à contourner.
La batterie installée à Benguerir apporte précisément une réponse à cette équation.
Stocker le soleil pour le consommer plus tard
Le dispositif est associé à la centrale photovoltaïque de Benguerir. L’électricité produite pendant les périodes favorables peut ainsi être stockée avant d’être restituée lorsque la demande industrielle augmente, notamment aux heures de pointe.
Avec ses 125 MWh, le système offre jusqu’à cinq heures de stockage à pleine puissance.
L’investissement approche les 170 millions de dirhams et s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus vaste. OCP Green Energy exploite déjà 202 MWc de capacités photovoltaïques réparties entre Benguerir, Foum Tizi et Oulad Farès à Khouribga.
L’objectif est désormais de faire fonctionner production renouvelable et stockage comme les deux composantes d’un même système énergétique.
L’intérêt est également financier. OCP estime que le recours aux batteries permettra de réduire de 25% la facture électrique de son site industriel pendant les heures de pointe.
Autrement dit, l’énergie solaire produite quelques heures auparavant devient une réserve dans laquelle l’industriel peut puiser lorsque l’électricité du réseau est plus coûteuse.
Un enjeu qui dépasse largement OCP
C’est probablement là que le projet devient le plus intéressant pour l’économie marocaine.
Le Royaume a énormément investi dans le solaire et l’éolien. Mais plus la part des énergies renouvelables augmente dans le mix électrique, plus la question du stockage devient stratégique.
Une centrale solaire ne produit rien la nuit. Une éolienne dépend du vent. Or une usine, elle, ne peut adapter entièrement son activité aux caprices de la météo.
Le stockage permet précisément de désynchroniser production et consommation.
Le programme de Benguerir constitue donc un laboratoire grandeur nature de ce que pourrait devenir demain une partie du système énergétique marocain : produire lorsque la ressource renouvelable est disponible, stocker le surplus et le restituer lorsque la demande augmente.
L’ONEE travaille d’ailleurs sur d’importants projets de stockage par batteries destinés au réseau électrique national.
De la batterie importée à la batterie marocaine ?
Mais une autre bataille, beaucoup plus industrielle, se profile derrière celle de l’énergie.
Les batteries de Benguerir utilisent la technologie LFP, pour lithium-fer-phosphate. Or le Maroc dispose précisément d’un avantage considérable dans cette chaîne de valeur : le phosphate.
OCP et l’Université Mohammed VI Polytechnique travaillent sur le développement de matériaux LFP à partir de l’acide phosphorique, avec l’ambition de faire émerger progressivement un écosystème national allant de la recherche à l’industrialisation.
C’est ici que le projet pourrait prendre une dimension autrement plus importante.
Installer des batteries au Maroc constitue une avancée. Développer demain au Maroc une partie des matériaux et technologies nécessaires à leur fabrication en serait une autre.
La demande mondiale de batteries ne concerne d’ailleurs plus uniquement l’automobile électrique. Avec l’explosion des capacités solaires et éoliennes, les systèmes stationnaires de stockage deviennent eux-mêmes un immense marché industriel.
Le Maroc pourrait ainsi chercher à transformer un avantage géologique historique — ses phosphates — en avantage technologique dans une industrie appelée à jouer un rôle majeur dans la transition énergétique mondiale.
Attention : les batteries ne sont pas encore en exploitation commerciale
Il convient toutefois de distinguer l’annonce actuelle de la mise en exploitation définitive.
OCP Green Energy a procédé à la mise sous tension du dispositif après l’achèvement de son installation. Des tests de performance doivent encore être réalisés durant les prochaines semaines avant son exploitation.
La nuance est importante : Benguerir vient de franchir une étape technique décisive, mais le système doit encore démontrer ses performances dans les conditions prévues.
Sa durée de vie est estimée à 25 ans, avec un cycle quotidien de charge et de décharge.
Le projet bénéficie par ailleurs d’un financement de 20 millions de dollars du Clean Technology Fund, porté notamment par la Banque africaine de développement.
Le véritable enjeu commence maintenant
À première vue, 125 MWh de batteries peuvent sembler modestes face aux immenses besoins énergétiques du pays. Mais l’intérêt de Benguerir réside moins dans sa taille que dans ce qu’il préfigure.
Pendant des années, la transition énergétique marocaine s’est principalement racontée à travers les mégawatts de nouvelles capacités solaires et éoliennes.
Une nouvelle étape commence : celle des mégawattheures capables d’être conservés.
Et derrière elle se dessine une ambition encore plus importante : ne pas se contenter d’être un pays qui accueille des centrales renouvelables et importe les technologies nécessaires à leur fonctionnement, mais devenir progressivement un acteur industriel de leur chaîne de valeur.
Après avoir fait du phosphate l’un de ses principaux atouts économiques, le Maroc dispose peut-être de l’occasion de lui donner une nouvelle vie industrielle à travers les batteries.
À Benguerir, ce ne sont donc pas seulement 125 MWh d’électricité que l’on cherche à stocker.
C’est aussi une partie des ambitions énergétiques et industrielles du Maroc qui commence à prendre forme.












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