Les images de milliers de jeunes tentant de rejoindre Ceuta ont remis brutalement sur le devant de la scène une question que le Maroc ne peut plus esquiver : pourquoi une partie de sa jeunesse considère-t-elle encore que son avenir commence de l’autre côté de la Méditerranée ?
Les événements récents ont montré jusqu’où peut aller cette volonté de partir. Des jeunes ont accepté de risquer leur vie pour franchir une frontière devenue, dans leur imaginaire, la porte d’entrée vers une existence meilleure.
Mais derrière le drame humain se cache un autre paradoxe, beaucoup moins souvent évoqué : dans cette migration, régulière comme irrégulière, le grand bénéficiaire économique peut finalement être l’Europe.
Car un jeune Marocain de 18, 20 ou 25 ans n’arrive pas en Espagne comme une page blanche.
Pendant près de deux décennies, il a fallu le nourrir, le soigner, l’éduquer, lui construire des écoles, financer des enseignants, des infrastructures et parfois une formation universitaire ou professionnelle. Sa famille et la collectivité ont investi pour qu’il devienne adulte.
Puis, au moment où cet investissement humain pourrait commencer à produire ses effets au Maroc, c’est une autre économie qui peut en récupérer les bénéfices.
L’Espagne et d’autres pays européens accueillent ainsi des jeunes en âge de travailler sans avoir supporté l’essentiel du coût de leur enfance et de leur formation initiale. Ils deviennent ouvriers agricoles, employés de l’hôtellerie et de la restauration, aides à domicile, manutentionnaires, travailleurs du bâtiment, chauffeurs ou personnels de services. Autant de métiers souvent pénibles, indispensables au fonctionnement quotidien de sociétés européennes vieillissantes.
Et lorsqu’il s’agit de médecins, ingénieurs, informaticiens, chercheurs ou techniciens hautement qualifiés, le paradoxe devient encore plus spectaculaire.
Le Maroc finance une partie de leur formation ; l’Europe récupère ensuite leurs compétences. Un diplômé qui part emporte avec lui non seulement son savoir, mais aussi son expérience, sa capacité d’innovation et celle de former d’autres personnes.
Certes, cette réalité doit être nuancée. Les migrants envoient des sommes considérables à leurs familles, investissent parfois au Maroc et constituent des passerelles économiques et culturelles précieuses avec leur pays d’origine. L’Europe, de son côté, assume ensuite les coûts d’intégration, de logement, de formation complémentaire, de santé et de protection sociale. L’immigration n’est donc pas un bénéfice gratuit et automatique.
Mais le déséquilibre est encore plus préoccupant lorsqu’on regarde ce que perd le Maroc et ce que gagne l’Europe. Le Royaume voit partir une population jeune dont il a financé l’éducation et accompagné la croissance, précisément au moment où elle pourrait contribuer à son développement. En face, une Europe vieillissante récupère cette énergie, cette force de travail et parfois ces compétences pour faire tourner son économie.
Et c’est là que la responsabilité du gouvernement doit être posée.
Car gouverner ne consiste pas seulement à empêcher les jeunes de franchir une frontière, à renforcer les contrôles ou à mobiliser les forces de l’ordre lorsque des milliers d’entre eux se dirigent vers Ceuta. Gouverner, c’est d’abord faire en sorte qu’ils n’aient pas envie de partir.
Or, sur ce terrain, le compte n’y est manifestement pas.
Où est le véritable plan national destiné à retenir la jeunesse ? Où sont les programmes massifs permettant à un jeune de trouver rapidement un premier emploi ? Où sont les incitations permettant aux entreprises d’embaucher durablement les moins de 30 ans ? Où sont les logements accessibles aux jeunes actifs, les financements simplifiés pour créer une petite entreprise, les formations directement connectées aux métiers qui recrutent, les passerelles entre universités et entreprises ou encore les mécanismes capables de retenir médecins, ingénieurs et informaticiens attirés par l’étranger ?
Le Maroc ne manque pourtant ni de projets ni d’investissements. Mais les grands chantiers ne suffisent pas si une partie de la jeunesse ne se reconnaît pas dans la prospérité qu’ils sont censés produire.
Il faudrait une véritable politique de fidélisation des compétences et de la jeunesse : premier emploi accompagné, soutien renforcé à l’entrepreneuriat, accès au logement, amélioration des salaires d’entrée, perspectives de carrière dans le public comme dans le privé, reconnaissance du mérite et aides spécifiques aux entreprises qui recrutent et forment durablement des jeunes.
Le gouvernement devrait surtout comprendre qu’un jeune ne se retient pas avec des discours. On le retient avec une perspective.
Pendant ce temps, l’Espagne et l’Europe récupèrent des femmes et des hommes déjà élevés, souvent scolarisés et parfois hautement qualifiés, dont elles utiliseront la force de travail pendant des décennies.
Chaque départ devrait donc être considéré comme un signal d’alarme. Car lorsqu’un pays forme sa jeunesse mais ne parvient pas à lui offrir suffisamment de raisons de construire son avenir chez lui, il finit par investir dans le capital humain dont ses concurrents économiques récolteront les fruits.
La véritable frontière à sécuriser n’est peut-être donc pas seulement celle de Ceuta.
C’est celle qui sépare encore les promesses faites à la jeunesse marocaine des perspectives réelles qu’on lui offre.
Il reste cependant une raison d’espérer. À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre, les partis qui sollicitent la confiance des Marocains ont l’occasion de montrer qu’ils ont pris la mesure de ce phénomène. On aimerait trouver, dans leurs programmes, autre chose que des promesses générales sur l’emploi : une véritable stratégie nationale pour retenir les jeunes, valoriser les compétences et faire du capital humain marocain la première richesse du pays.
Car le prochain gouvernement héritera d’une responsabilité considérable. À l’horizon 2030, le Maroc accélère sa transformation, multiplie les infrastructures, attire les investissements et se prépare à accueillir, avec l’Espagne et le Portugal, l’un des plus grands événements sportifs de la planète. Cette dynamique créera des besoins immenses en ingénieurs, techniciens, médecins, informaticiens, ouvriers qualifiés, cadres, professionnels du tourisme, du transport, du numérique et des services.
À quoi servirait de construire le Maroc de 2030 si une partie de ceux qui doivent le faire vivre choisissent de construire leur avenir ailleurs ?
Les entreprises marocaines auront besoin de cette jeunesse. Les investisseurs également. Les grands chantiers, les nouvelles industries et les services de demain ne fonctionneront ni avec du béton ni avec des discours, mais avec des femmes et des hommes formés, motivés et convaincus qu’ils ont une place dans leur propre pays.
C’est peut-être le défi que les partis devraient inscrire tout en haut de leurs programmes : faire du Maroc non seulement un pays où l’on investit, mais un pays où ses propres citoyens ont envie de rester, de travailler, d’entreprendre et de réussir.
Le prochain gouvernement devra comprendre qu’une politique migratoire réussie ne se mesure pas seulement au nombre de départs empêchés. Elle se mesure aussi au nombre de jeunes qui, ayant réellement le choix de partir, décident finalement de rester.
Si la vision 2030 doit porter une ambition, qu’elle commence donc par celle-ci : construire un Maroc suffisamment dynamique, équitable et prometteur pour que sa jeunesse ne regarde plus l’autre rive comme son unique horizon.
Car le plus grand succès du Maroc de demain ne sera peut-être pas seulement d’attirer le monde chez lui.
Ce sera d’abord de convaincre ses propres enfants que leur avenir est ici.












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