Pendant près de quatre ans, le rapprochement entre Rabat et Madrid était cité comme un modèle de réconciliation diplomatique. Après la crise de 2021, les deux Royaumes avaient su tourner la page grâce au soutien historique de l’Espagne au plan marocain d’autonomie pour le Sahara, ouvrant une nouvelle ère de coopération stratégique. Immigration, lutte contre le terrorisme, échanges commerciaux, sécurité maritime, préparation de la Coupe du monde 2030 : tout semblait indiquer que les deux voisins avaient définitivement enterré leurs différends.
Pourtant, depuis quelques semaines, plusieurs événements successifs sèment le doute et poussent à s’interroger : assistons-nous à un simple incident de parcours ou aux premiers signes d’un refroidissement plus profond entre Rabat et Madrid ?
Le premier signal est venu de la visite du chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez à Alger. Si Madrid a pris soin de maintenir officiellement sa position favorable au plan d’autonomie marocain, ce déplacement a permis au président Abdelmadjid Tebboune de revendiquer une victoire diplomatique, laissant croire à un rééquilibrage de la politique étrangère espagnole au profit de l’Algérie.
Puis est arrivé un second épisode, beaucoup plus sensible pour Rabat. Le Parlement espagnol a adopté un texte ouvrant la voie à la naturalisation de Sahraouis remplissant certaines conditions. Plus surprenant encore, cette initiative a été portée par des députés du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), la formation même de Pedro Sánchez, celui-là même qui avait opéré le spectaculaire rapprochement avec le Maroc en 2022.
Certes, cette initiative relève essentiellement des équilibres de la politique intérieure espagnole. Mais, sur le plan diplomatique, elle envoie un signal ambigu. Elle intervient alors que plusieurs partenaires de la coalition gouvernementale, notamment Podemos, continuent d’afficher une hostilité assumée à l’égard de la souveraineté marocaine sur le Sahara et ne cachent pas leur proximité avec les thèses du Polisario.
Mais c’est surtout un troisième événement qui est venu bouleverser le climat : la spectaculaire vague d’immigration clandestine vers Ceuta.
En quelques heures seulement, plusieurs milliers de jeunes Marocains, rejoints par des mineurs et parfois des familles entières, ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole à la nage ou par voie terrestre. Les images de cette ruée ont rapidement fait le tour du monde, rappelant les événements de 2021 et ravivant les inquiétudes des autorités espagnoles.
Officiellement, Madrid s’est gardée de mettre en cause Rabat. Les autorités espagnoles ont privilégié les explications liées à la précarité sociale, aux appels diffusés sur les réseaux sociaux et aux réseaux de passeurs qui exploitent le désespoir de nombreux candidats à l’émigration.
Pourtant, dans les milieux politiques et médiatiques espagnols, la question est revenue avec insistance : une telle vague migratoire peut-elle réellement être totalement dissociée du contexte diplomatique actuel ?
À ce stade, aucune preuve ne permet d’établir un lien direct entre cette crise migratoire et les récentes divergences politiques. Mais, en diplomatie, les coïncidences sont rarement analysées comme de simples hasards. Ceuta demeure depuis des années le véritable baromètre des relations entre Rabat et Madrid. À chaque période de tension, la pression migratoire revient au centre des discussions, rappelant que le Maroc reste un partenaire incontournable dans la gestion des frontières extérieures de l’Union européenne.
Pour autant, parler aujourd’hui de rupture serait excessif.
Les intérêts stratégiques des deux pays sont considérables. L’Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc. Les deux services de renseignement coopèrent quotidiennement dans la lutte contre le terrorisme et le crime organisé. Les échanges humains dépassent largement le million de personnes chaque année, tandis que la préparation conjointe de la Coupe du monde 2030 impose une coordination permanente entre Rabat, Madrid et Lisbonne.
Un autre facteur mérite cependant d’être pris en considération : le spectaculaire rapprochement entre Rabat et Washington.
La multiplication des investissements américains dans les provinces du Sud, le soutien réaffirmé de l’administration Trump à la souveraineté marocaine sur le Sahara et les spéculations autour d’une future visite du président américain dans les provinces du Sud renforcent progressivement le poids géopolitique du Royaume. Cette montée en puissance ne peut laisser Madrid indifférente. L’Espagne observe avec attention l’évolution de ce partenariat stratégique qui redessine les équilibres régionaux.
Il faut également tenir compte des contraintes politiques de Pedro Sánchez. Son gouvernement repose sur une coalition hétérogène où coexistent des formations dont les positions sur le Sahara sont parfois diamétralement opposées. Le chef du gouvernement espagnol est ainsi contraint de rechercher en permanence un équilibre délicat entre ses engagements internationaux, les attentes de Rabat, ses relations avec Alger et les exigences de ses partenaires parlementaires.
C’est précisément là que réside toute la complexité de la situation actuelle.
Le véritable test ne sera pas constitué par les déclarations officielles, mais par les actes des prochains mois. Une réunion de haut niveau maroco-espagnole, la relance des grands projets communs ou une intensification de la coopération sécuritaire dissiperaient rapidement les doutes. À l’inverse, si les initiatives unilatérales venaient à se multiplier sur des dossiers aussi sensibles que le Sahara ou la migration, elles pourraient progressivement fragiliser une relation que les deux pays avaient pourtant patiemment reconstruite.
Au fond, le Maroc et l’Espagne savent qu’ils n’ont pas le luxe de l’affrontement. La géographie les condamne à coopérer, quels que soient les désaccords du moment. Les défis communs – immigration, sécurité, terrorisme, commerce, énergie et Mondial 2030 – sont trop importants pour être sacrifiés sur l’autel de divergences politiques passagères.
Mais une évidence s’impose : la confiance, si difficilement reconstruite depuis 2022, n’est jamais acquise définitivement. Elle doit être entretenue en permanence par des gestes politiques forts, une concertation sincère et une volonté commune d’éviter que les malentendus ne se transforment en crises. Les prochains mois diront si Rabat et Madrid traversent une simple zone de turbulences ou si un nouveau cycle diplomatique est en train de s’ouvrir.












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