Le différend opposait jusqu’ici Rome et Madrid. Antonio Tajani vient d’y faire entrer Rabat par une porte dont le Maroc se serait volontiers passé.
Alors que l’Italie et l’Espagne s’affrontent depuis plusieurs jours sur les conséquences européennes de la crise migratoire de Ceuta et le rétablissement de contrôles aux frontières, le vice-président du Conseil et ministre italien des Affaires étrangères a brusquement déplacé le curseur vers le sud de la Méditerranée.
Dans un entretien accordé au Corriere della Sera, Antonio Tajani a invité l’Espagne, plutôt que de s’inquiéter des décisions italiennes, à « se préoccuper du Maroc », ajoutant que les problèmes venaient de là.
Une formule particulièrement abrupte pour parler d’un pays partenaire de l’Union européenne et qui risque surtout d’être très mal reçue à Rabat.
Car si la crise de Ceuta est réelle et si les événements de ces dernières semaines ont démontré l’extrême sensibilité de la question migratoire, réduire cette situation à un problème dont le Maroc serait en quelque sorte l’origine revient à ignorer une réalité autrement plus complexe.
Rome et Madrid se disputent, Rabat se retrouve accusé
À l’origine de cette nouvelle tension se trouve pourtant un différend qui ne concerne pas directement les relations entre le Maroc et l’Italie.
Après l’arrivée massive de migrants à Ceuta fin juillet, Rome a décidé de rétablir temporairement des contrôles pour les voyageurs arrivant d’Espagne.
Le gouvernement italien a justifié cette mesure par des considérations de sécurité, invoquant notamment les informations de ses services sur le risque de nouveaux mouvements migratoires et d’éventuelles menaces terroristes.
L’Espagne a vivement protesté.
Madrid a ensuite instauré à son tour des contrôles visant les arrivées en provenance d’Italie, faisant monter d’un cran la confrontation entre deux États membres de l’Union européenne.
La presse italienne a largement relaté ce bras de fer. Le Corriere della Sera évoquait déjà début août un affrontement politique entre les deux capitales, tandis que Tajani accusait quelques jours plus tard la politique migratoire espagnole d’avoir échoué.
Le ministre italien assure pourtant ne mener aucune bataille contre l’Espagne et affirme que les mesures prises par Rome relèvent uniquement de la protection des frontières italiennes — et, selon lui, européennes.
Mais c’est au moment de défendre cette position qu’il a choisi de pointer directement le Maroc.
« Occupez-vous du Maroc »
La formulation mérite que l’on s’y arrête.
Interrogé sur les inquiétudes espagnoles concernant les décisions italiennes, Tajani renvoie Madrid vers Rabat : l’Espagne devrait, selon lui, davantage regarder du côté marocain puisque c’est de là que proviendraient les problèmes.
Il associe parallèlement la situation de Ceuta à la nécessité d’empêcher que des migrants en situation irrégulière ou d’éventuels individus dangereux puissent circuler vers le reste de l’Europe.
Tajani avait déjà invoqué quelques jours auparavant le risque terroriste pour justifier le maintien des contrôles italiens. L’ANSA rapportait alors que Rome s’appuyait sur des renseignements faisant état d’un possible nouvel afflux massif vers Ceuta.
Mais entre prendre au sérieux un risque sécuritaire et désigner politiquement le Maroc comme l’endroit « d’où viennent les problèmes », il existe une différence de taille.
D’autant que les événements du 15 août apportent eux-mêmes une nuance importante au discours italien.
Le 15 août, ce sont justement les forces marocaines qui ont bloqué les départs
Alors qu’un nouvel appel à un passage collectif vers Ceuta circulait sur les réseaux sociaux, les autorités marocaines ont massivement renforcé leur dispositif autour de Fnideq et empêché plusieurs centaines de personnes d’atteindre la frontière.
La presse italienne elle-même en a rendu compte.
Sky TG24, notamment, rapportait le 15 août que les forces de sécurité marocaines avaient dispersé et bloqué des groupes qui tentaient de se rapprocher de Ceuta, dans un contexte de forte mobilisation sécuritaire coordonnée des deux côtés de la frontière.
D’autres médias italiens ont également relevé que les autorités marocaines avaient empêché cette nouvelle tentative de passage collectif.
Voilà qui rend la formule de Tajani pour le moins réductrice.
On peut légitimement demander au Maroc davantage d’efforts, davantage de contrôle et davantage de coopération. On peut également s’interroger sur les circonstances ayant permis la crise exceptionnelle de la fin juillet.
Mais on ne peut pas simultanément reprocher au Maroc d’être à l’origine du problème et oublier que ses forces de sécurité sont précisément mobilisées pour empêcher ces passages vers l’Europe.
Le Maroc ne peut pas devenir le garde-frontière gratuit de toute l’Europe
C’est ici que le débat devient beaucoup plus large.
Le Maroc possède une responsabilité évidente dans la surveillance de ses frontières. Il assume d’ailleurs depuis des années une coopération migratoire extrêmement importante avec l’Espagne et l’Union européenne.
Mais le Royaume ne peut pas devenir à lui seul responsable de tous les mouvements migratoires qui traversent le continent africain.
Une partie importante des candidats au passage vers Ceuta vient de pays tiers. Derrière ces mouvements existent également des réseaux de passeurs, des filières transnationales, des appels organisés sur les réseaux sociaux, mais aussi les guerres, la pauvreté et l’instabilité qui poussent des populations à traverser plusieurs pays avant d’arriver au nord du Maroc.
Transformer Rabat en responsable unique revient donc à confondre pays de transit, pays de départ et origine profonde de la migration.
Et surtout à oublier que la migration irrégulière est, par définition, un phénomène transnational.
Au Maroc, les premières réactions dénoncent un raccourci
Les propos du chef de la diplomatie italienne ont déjà suscité des réactions critiques marocaines.
Sydati Benmassoud, président de la commune de Dcheira à Laâyoune, juge les déclarations de Tajani irresponsables et estime qu’elles proposent une lecture tronquée d’un dossier beaucoup plus complexe.
Il rappelle notamment le rôle des réseaux de traite et de trafic de migrants et défend le principe d’une responsabilité partagée entre pays d’origine, de transit et de destination.
Ramadan Massoud El Arabi, membre du Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes, rejette également l’idée de transformer le Maroc en responsable des difficultés européennes liées à Ceuta.
Pour lui, la réponse doit passer par le démantèlement des réseaux criminels, l’échange de renseignements et une coopération accrue entre les deux rives plutôt que par une succession d’accusations politiques.
Une sortie d’autant plus surprenante venant de Rome
La charge de Tajani interpelle également au regard de la qualité des relations entre le Maroc et l’Italie.
Rome et Rabat entretiennent traditionnellement des rapports politiques et économiques importants, tandis qu’une communauté marocaine considérable vit en Italie.
Le Maroc est également considéré par l’Europe comme un partenaire majeur sur les dossiers méditerranéens, sécuritaires et migratoires.
La déclaration du ministre italien apparaît donc en décalage avec cette logique de partenariat.
Elle donne surtout l’impression que le Maroc devient une variable dans une querelle qui oppose d’abord deux capitales européennes.
Rome reproche à Madrid sa politique migratoire.
Madrid conteste les contrôles décidés par Rome.
L’Espagne répond par ses propres mesures.
Et au milieu de cette confrontation, le chef de la diplomatie italienne désigne soudain le Maroc.
C’est politiquement commode.
Mais diplomatiquement risqué.
Le débat sur Ceuta mérite mieux qu’un bouc émissaire
Personne ne peut nier la gravité des événements survenus autour de Ceuta ces dernières semaines.
Ils imposent au Maroc de tirer lui aussi toutes les conclusions nécessaires sur les failles éventuelles, l’efficacité de ses dispositifs et surtout sur les raisons qui poussent autant de jeunes à tenter une aventure aussi dangereuse.
Mais l’Europe doit également regarder ses propres contradictions.
Le dossier migratoire ne peut pas fonctionner selon une logique où les pays européens réclament au Maroc de retenir les migrants lorsqu’ils se dirigent vers leurs frontières, puis lui imputent l’ensemble de la crise lorsque le dispositif craque.
La responsabilité doit être partagée.
Le contrôle doit être coordonné.
Les réseaux doivent être combattus ensemble.
Et les causes profondes des migrations doivent être traitées bien avant que les candidats au départ n’atteignent les grillages de Ceuta.
Antonio Tajani peut défendre la sécurité des frontières italiennes. C’est son rôle.
Il peut demander des garanties à Madrid.
Il peut aussi exiger davantage de coopération de Rabat.
Mais faire du Maroc le raccourci explicatif d’une crise migratoire qui implique l’Afrique, l’Espagne, l’Italie et finalement toute l’Union européenne est beaucoup trop facile.
Lorsque Rome et Madrid se disputent sur Schengen, Rabat n’a pas vocation à devenir leur bouc émissaire.












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