Près de 92.000 divorces en une seule année. Derrière ce chiffre impressionnant se dessine une réalité que les Marocains constatent désormais autour d’eux : le couple et la famille traversent une profonde mutation.
En 2024, quelque 91.700 divorces, toutes procédures confondues, ont été enregistrés au Maroc. Certes, leur nombre a légèrement diminué par rapport à 2023, de 3,83 %. Il serait donc inexact d’affirmer que les divorces ont « explosé » cette année-là. Mais le niveau atteint reste suffisamment important pour interpeller, surtout lorsqu’il est mis en parallèle avec une autre évolution : les Marocains se marient moins.
Le nombre d’actes de mariage est en effet passé de 249.100 en 2023 à 239.300 en 2024, soit une baisse de près de 4 % en seulement un an.
Moins de mariages et toujours beaucoup de divorces : c’est toute l’équation familiale marocaine qui est en train de changer.
Le phénomène le plus révélateur concerne probablement le divorce par consentement mutuel. Il s’est progressivement imposé dans les procédures concernées, signe que de nombreux couples préfèrent désormais organiser leur séparation plutôt que s’engager dans de longues confrontations judiciaires.
Ce changement n’est pas anodin.
Il y a encore quelques décennies, divorcer constituait, dans de nombreux milieux, une décision socialement difficile à assumer, particulièrement pour les femmes. Le regard de la famille, du voisinage et de la société pouvait pousser des couples à prolonger des unions qui ne fonctionnaient plus.
Cette barrière sociale s’est considérablement affaiblie.
Aujourd’hui, lorsque la vie commune devient impossible, la séparation est davantage envisagée comme une issue possible. Cette évolution peut être considérée comme un progrès lorsqu’elle permet de sortir de situations conjugales conflictuelles ou destructrices. Mais la multiplication des ruptures pose également la question de la solidité du couple dans une société marocaine qui change à grande vitesse.
Pourquoi le couple marocain est-il devenu si fragile ?
Il n’existe évidemment pas une seule explication.
Le coût de la vie pèse lourdement sur les ménages. Logement, alimentation, scolarité des enfants, transport et dépenses quotidiennes peuvent transformer les difficultés financières en tensions conjugales permanentes.
À cela s’ajoutent la précarité professionnelle d’une partie de la jeunesse, le chômage, l’endettement et les difficultés d’accès au logement. Fonder un foyer représente aujourd’hui un engagement financier considérable.
Mais l’argent n’explique pas tout.
Les rapports entre hommes et femmes ont profondément changé. Les Marocaines sont davantage présentes dans les études supérieures, le monde du travail et la vie économique. Leur autonomie financière et leurs aspirations ont évolué, tandis que les modèles traditionnels de répartition des rôles au sein du couple sont progressivement remis en question.
Les attentes vis-à-vis du mariage ont également changé.
On ne demande plus seulement au conjoint de contribuer à la stabilité matérielle du foyer. On attend de lui de l’attention, du respect, de la complicité, du dialogue et un partage plus équilibré des responsabilités.
Lorsque ces attentes ne sont pas satisfaites, la rupture devient plus facilement envisageable.
Les réseaux sociaux ont aussi changé le couple
Impossible également d’ignorer l’arrivée massive des réseaux sociaux dans l’intimité conjugale.
Ils n’expliquent évidemment pas à eux seuls les divorces, mais ils ont bouleversé les relations humaines : nouvelles rencontres, jalousie, comparaison permanente avec la vie supposée parfaite des autres, exposition de l’intimité et multiplication des possibilités de communication en dehors du couple.
Le mariage marocain du XXIe siècle n’est donc plus celui des générations précédentes.
Et les chiffres démographiques viennent renforcer ce constat.
Les Marocains se marient moins et font moins d’enfants
Le recul du mariage accompagne une autre transformation majeure : la chute de la fécondité.
Selon les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat, l’indice synthétique de fécondité est tombé à 1,97 enfant par femme en 2024, contre 2,2 en 2014 et 2,5 en 2004.
Le Maroc est ainsi passé sous le seuil de deux enfants par femme.
Il faut toutefois éviter un raccourci : ce ne sont pas les divorces qui expliquent à eux seuls la baisse des naissances. Le mariage plus tardif, le coût de la vie, l’urbanisation, l’évolution du statut des femmes et le choix de nombreux couples d’avoir moins d’enfants jouent également un rôle majeur.
Mais lorsqu’on additionne les phénomènes, le tableau devient beaucoup plus préoccupant : moins de mariages, des unions plus tardives, près de 92.000 divorces en une année et moins de deux enfants par femme.
Une question qui dépasse largement les couples
Cette évolution pourrait finir par devenir une affaire d’État.
Une baisse durable des naissances entraîne mécaniquement un vieillissement de la population. Et une population vieillissante signifie, à terme, davantage de retraités pour proportionnellement moins d’actifs.
Derrière les histoires personnelles de mariage et de divorce se profilent donc des questions beaucoup plus vastes : financement des retraites, dépenses de santé, solidarité entre générations et renouvellement de la population active.
C’est aussi pour cette raison que les pouvoirs publics ne peuvent regarder les transformations de la famille comme une simple affaire privée.
La Moudawana face à une nouvelle société
La réforme du Code de la famille intervient précisément dans ce Maroc en pleine mutation.
Elle devra mieux protéger les droits des époux et des enfants lorsque la séparation devient inévitable, tout en maintenant les mécanismes permettant une réconciliation lorsqu’elle reste possible.
Mais aucune loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne pourra à elle seule résoudre la crise du couple.
On ne sauve pas un mariage par un article de loi lorsque les difficultés sont d’abord économiques, sociales, culturelles ou affectives.
Le véritable défi consiste donc à comprendre pourquoi une partie des jeunes Marocains hésite désormais à se marier, pourquoi autant de couples ne parviennent plus à poursuivre leur vie commune et comment accompagner les familles avant que leurs difficultés deviennent irréversibles.
Car derrière les 91.700 divorces de 2024, il n’y a pas seulement une statistique.
Il y a des dizaines de milliers d’histoires familiales, souvent des enfants, des logements à quitter, des patrimoines à partager et des vies à reconstruire.
Et peut-être faut-il regarder ailleurs que dans les seuls tribunaux pour comprendre ce qui est en train de se passer.
Le chiffre des divorces est spectaculaire. Mais le véritable bouleversement est plus profond : c’est le rapport des Marocains au mariage, au couple et à la famille qui est en train de changer.
Et cette révolution silencieuse pourrait, dans les prochaines décennies, transformer la société marocaine bien davantage qu’on ne l’imagine aujourd’hui.
Par Mounir Ghazali












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