Les experts en géopolitique et en économie ne jouent plus les Cassandre. À mesure que les foyers de tension se multiplient, leurs scénarios les plus pessimistes gagnent en crédibilité. Guerre entre la Russie et l’Ukraine, opérations militaires israéliennes, confrontation entre Washington et Téhéran, progression des Houthis au Yémen : plusieurs crises convergent désormais vers un même point de rupture, celui des grandes routes énergétiques et commerciales mondiales.
Le danger le plus immédiat vient du détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part considérable du pétrole et du gaz consommés dans le monde. La circulation maritime y a fortement reculé sous l’effet des hostilités, tandis que l’Iran conditionne sa réouverture à une diminution de la pression militaire américaine et à la levée du blocus imposé à ses ports.
À cette menace s’ajoute celle des Houthis. Leur progression au Yémen et leur capacité à perturber la navigation dans le détroit de Bab Al-Mandab fragilisent une deuxième artère essentielle du commerce international. L’Union européenne estime déjà que sa mission navale en mer Rouge doit être considérablement renforcée pour protéger les navires marchands.
Le scénario catastrophe serait celui d’un étranglement simultané d’Ormuz et de Bab Al-Mandab. Une telle situation provoquerait une flambée des cours du pétrole, une hausse vertigineuse des coûts du transport maritime et de nouvelles ruptures dans les chaînes d’approvisionnement. L’Agence internationale de l’énergie a d’ailleurs revu à la baisse ses prévisions de production pour 2026 et anticipe désormais un déficit entre l’offre et la demande mondiales.
Le spectre d’une crise comparable au choc pétrolier des années 1970 revient ainsi dans les analyses. Mais le monde actuel est beaucoup plus interdépendant, plus endetté et encore fragilisé par les crises successives. Un choc énergétique prolongé pourrait donc entraîner des conséquences encore plus profondes : inflation généralisée, ralentissement de la croissance, défaillances d’entreprises, recul du pouvoir d’achat et multiplication des tensions sociales.
Le pétrole ne serait d’ailleurs que la première pièce d’un dangereux jeu de dominos. Son renchérissement augmenterait automatiquement le prix des engrais, des récoltes, du transport frigorifique et des importations de céréales. Les pays dépendants des marchés extérieurs pourraient ainsi subir simultanément une crise énergétique et une crise alimentaire. Dans les économies les plus fragiles, les premières pénuries risqueraient d’attiser la colère populaire et de provoquer de nouveaux mouvements migratoires.
Le commerce maritime constitue un autre point d’inquiétude majeur. Face aux attaques et aux risques militaires, les compagnies seraient contraintes de détourner leurs navires vers des itinéraires plus longs et plus coûteux. Les primes d’assurance exploseraient, tout comme les prix du fret. Cette désorganisation affaiblirait également l’activité du canal de Suez et finirait par renchérir presque tous les produits importés, des matières premières aux équipements industriels et électroniques.
À ce choc énergétique, alimentaire et commercial pourrait enfin s’ajouter une crise financière. Une nouvelle poussée de l’inflation contraindrait les banques centrales à maintenir des taux d’intérêt élevés. Les États lourdement endettés auraient davantage de difficultés à financer leurs dépenses, tandis que les ménages et les entreprises accéderaient plus difficilement au crédit. Le risque serait alors celui d’une succession de faillites, de crises budgétaires et de troubles sociaux.
Au Royaume-Uni, les autorités recommandent déjà aux ménages de conserver chez eux quelques réserves d’eau et de nourriture non périssable, mais aussi des lampes, une radio et des piles. Ces recommandations relèvent cependant d’une politique générale de préparation aux situations d’urgence et ne constituent pas, à ce stade, l’annonce de pénuries imminentes provoquées par les conflits actuels.
Pour le Maroc, pays importateur d’énergie, une flambée durable du pétrole se répercuterait rapidement sur les carburants, le transport, les coûts de production et les prix des denrées alimentaires. Elle alourdirait également la facture énergétique nationale, pèserait sur les finances publiques et compliquerait davantage la lutte contre la vie chère. Le Royaume dispose certes d’infrastructures solides et poursuit sa transition vers les énergies renouvelables, mais il ne pourrait rester à l’abri d’une crise mondiale de cette ampleur.
La présidence Trump porte une part importante de responsabilité dans cette montée des périls. Par ses décisions offensives, ses démonstrations de force et une politique étrangère souvent imprévisible, Washington contribue à installer un climat d’incertitude généralisée. Mais attribuer à Donald Trump seul le désordre actuel serait réducteur : les ambitions de Téhéran, les guerres menées par Israël et la Russie ainsi que l’expansion militaire des Houthis alimentent également cette mécanique dangereuse.
Le pire n’est pas encore certain. Mais il n’appartient plus au domaine de la fiction. Une attaque supplémentaire, une erreur de calcul ou la fermeture prolongée d’un détroit stratégique pourrait suffire à précipiter l’économie mondiale dans un long tunnel. Le véritable danger réside dans cet effet domino : une crise partie du Moyen-Orient pourrait rapidement atteindre les marchés, les entreprises, puis les foyers du monde entier.












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